ouvrir la porte au Ki

 

Au fond de chacun de nous sommeille une force qui dépasse le champ des connaissances et des capacités humaines. Ki, Chi, Prana, énergie vitale ou Grand Esprit, les mots diffèrent pour la désigner, mais il s'agit toujours de la même réalité, une énergie universelle préexistante à l'homme. C'est cette énergie première qui fait battre notre cœur et celui des animaux, qui fait monter la sève dans les branches des arbres et déclenche le cycle des saisons. C'est elle qui a su construire un organisme aussi complexe que le nôtre à partir d'un simple embryon. En amont, c'est elle qui a créé l'attirance du spermatozoïde vers l'ovule et, plus en amont encore, le désir entre l'homme et la femme, sans lequel rien de tout cela n'aurait existé... C'est elle qui est le moteur de tout ce qui vit et s'exprime dans l'univers.

Une image, un jour, m'a traversé l'esprit, venue de nulle part. C'en était une représentation qui faisait penser aux peintures rupestres : un fleuve de feu (l'eau et le feu, les deux éléments fondamentaux), de forme cylindrique, qui partait de la droite, venant de l'infini, et allait vers la gauche, allant vers l'infini. A sa périphérie, les hommes, tout petits, représentés en « hommes-bâtons », comme ceux que dessinent les enfants, étaient suspendus dans l'espace. Ils paraissaient bien frêles à côté de cette force énorme, mais il y avait en même temps une certitude : ils avaient la possibilité de s'y raccorder.

La pratique du mouvement régénérateur repose sur l'expression de cette énergie fondamentale. La traduction littérale du terme japonais original, « katsugen undo », est explicite : « mouvement de la force qui est à l'origine de la vie ».

Dans les séances, on s'en remet entièrement à elle, en coupant toute activité volontaire : on ne prend pas de postures, on ne contrôle pas sa respiration, on ne cherche ni à se détendre, ni à faire circuler l'énergie à l'intérieur de soi, ni à adopter une attitude de « méditation ». On s'abandonne, comme on peut le faire la nuit pendant le sommeil.

On déconnecte ainsi momentanément le système volontaire de l'organisme, donnant carte blanche à son système involontaire, qui est une des manifestations de l'énergie fondamentale.

Au niveau psychique, c'est lui qui s'exprime dans tout ce qui n'appartient ni à la pensée consciente, ni à notre inconscient personnel, mais à un autre inconscient, plus universel, capable de fournir une appréciation plus juste des personnes, des situations ou de soi-même. L'intuition en est une autre manifestation, ainsi que les rêves, qui peuvent nous dévoiler ce que notre pensée consciente ne perçoit pas.

Au niveau physique, ce système involontaire a pour fonction de maintenir l'équilibre interne et l'adaptation au milieu ambiant, ce que les scientifiques nomment « homéostasie ». C'est lui qui ouvre les pores de la peau et provoque la transpiration quand le corps a besoin de se rafraîchir, c'est lui qui crée la sensation de faim ou de soif quand il a besoin de boisson ou de nourriture, c'est lui qui expulse les épines et les corps étrangers, qui déclenche la fièvre en cas d'invasion microbienne, les vomissements en cas d'excès de nourriture, les larmes quand le plexus solaire est trop chargé, etc... Nous connaissons tous ces fonctions d'autorégulation, que nous n'acceptons d'ailleurs pas toujours quand elles sont désagréables ou douloureuses. Elles sont pourtant pour l'organisme un moyen de rétablir son équilibre.

Le problème, ce ne sont pas ces réactions, sans danger pour un organisme sain, mais l'état du « terrain » où elles se manifestent. La plupart des organismes sont en effet devenus apathiques, ils ont perdu leur sensibilité et leur réactivité premières. Du coup, les réactions de régulation durent plus longtemps qu'elles ne le feraient dans un organisme réactif et elles peuvent dégénérer en affections plus ennuyeuses, voire dangereuses. Le colibacille est indispensable au fonctionnement de l'intestin, mais si l'organisme est faible, il peut entraîner la colibacillose. Dans un psychisme réactif, la tristesse consécutive à un chagrin d'amour n'est pas problématique en soi, elle peut même permettre d'avancer dans l'expression et l'évacuation de vieilles mémoires affectives. Mais si le psychisme est plus fragile et qu'il ne réagit pas sur le champ, ou si on ne laisse pas s'exprimer complètement ces sentiments pénibles, ils peuvent devenir traumatisants et laisser des traces qui perdurent.

Le deuxième problème est qu'en contrant ces réactions physiques ou psychiques, on en contrarie l'évolution et on les empêche d'aller à leur terme.

Un rhume contrarié durera plus longtemps et il risque de dégénérer en une autre affection dont on ressortira épuisé. Si l'organisme n'est pas excessivement affaibli - auquel cas une intervention peut s'avérer nécessaire -, et si on laisse le rhume faire son travail sans intervenir ni le considérer comme un ennemi à éradiquer, on en ressortira « remis à neuf », la peau plus transparente. Le rhume est un parfait exemple de réaction de réajustement. Il survient quand, pour une raison ou pour une autre, (après un « chaud et froid » souvent, mais pas seulement) il y a quelque part dans l'organisme un excès de fatigue dont le corps n'arrive pas à se défaire.

De la même façon, en refusant l'expression de sentiments pénibles ou de pensées ne correspondant à ses valeurs ou à l'idée que l'on se fait de soi-même, on ne fait que contrarier leur cheminement et retarder, voire empêcher, leur évacuation.

Il convient de souligner à ce stade que, bien sûr, tous les troubles physiques ou psychiques n'ont pas une fonction régulatrice. Certains nécessitent une intervention extérieure car ils dépassent les capacités de l'organisme à les réguler de lui-même. La médecine sauve des vies tous les jours. De même, au niveau psychique, une personne, à un moment donné, peut aussi avoir besoin d'assistance sous peine de sombrer. L'invitation sera donc de respecter le travail de l'organisme, sans se mettre en danger pour autant. La frontière entre réaction de régulation et réaction pathologique n'étant pas toujours évidente à discerner, il faudra toujours consulter un médecin ou un psychologue en cas de doute.

Avant même de pratiquer quoi que ce soit ou d'adopter telle ou telle philosophie, il convient donc de respecter le travail que la sagesse de l'organisme cherche à opérer en nous à travers ses réactions spontanées. On ne peut pas échapper à ces moments souvent désagréables si l'on veut réellement traiter les dysfonctionnements et non pas seulement les masquer. Il ne peut y avoir réelle régulation d'une « scorie » physique ou psychique sans sa remontée à la surface au préalable. Sans cela, on ne fait qu'opérer des modifications superficielles qui n'amèneront au mieux qu'un soulagement temporaire sans régler pour autant les choses en profondeur.

La pratique du mouvement régénérateur réactive cette capacité innée de l'organisme à s'autoréguler. Le corps et l'esprit vont de nouveau sentir si une chose n'est pas en ordre et se mobiliser pour tenter de régulariser la situation.

En fait, nous connaissons tous le mouvement régénérateur sans le savoir. Quand nous baillons ou que nous nous étirons, quand des mouvements nous agitent la nuit pendant notre sommeil, quand les larmes coulent ou qu'une vague de tristesse ou de colère nous envahit, il s'agit de cela, de réactions que le corps et l'esprit déclenchent d'eux-mêmes pour se décharger de tensions internes trop fortes. La différence est que dans les séances, l'organisme, stimulé par quelques gestes techniques facilitant lâcher-prise et sensibilisation et par l'accompagnement du « yuki » (le partenaire « expire » par la main sur la colonne vertébrale), va générer des réactions beaucoup plus fortes que celles que l'on connaît ordinairement.

Il y a autant de réactions que de participants. Selon les besoins de chacun, cela peut aller de la simple détente, avec la tête qui, au bout d'un moment, tombe vers l'avant, à des réactions beaucoup plus fortes : mouvements de torsion, balancements, étirements, tressautements, prise spontanée de postures parfois très complexes, altération du rythme respiratoire, larmes, rire, etc... Il peut y avoir aussi des réactions non visibles de l'extérieur : remontée d'émotions, apparition d'images symboliques, prise de conscience soudaine, etc... Si l'on ne triche pas, - et c'est une des fonctions de l'animateur de veiller à ce qu'on ne confonde pas « laisser faire » et « faire n'importe quoi » -, on peut s'abandonner sans crainte à ces réactions, parfois surprenantes, car elles sont toutes pour l'organisme un moyen de rectifier ce qui doit l'être.

C'est la découverte fondamentale et révolutionnaire qu'a faite Haruchika Noguchi, le « père » du mouvement régénérateur : si on lui en donne la possibilité, l'organisme, psychisme inclus, mettra tout en oeuvre pour tenter de régulariser ses dysfonctionnements.

Cette remise en ordre dépasse la notion d'équilibre physique et psychique dans son acception courante. L'intelligence instinctive de l'organisme, une fois réactivée, considérera par exemple une cambrure excessive de la colonne vertébrale comme une anomalie devant être corrigée, même si la personne n'en souffre pas. Elle s'attachera également à rééquilibrer la charge énergétique de chaque vertèbre, une chose bien difficile à percevoir, à détecter sur des radios, ...et à réguler ! Et pourtant le corps, si on lui en redonne les moyens, est capable de faire tout cela.

On pourra vérifier très facilement cette meilleure répartition de l'énergie en constatant que les pieds se réchauffent et que la tête se rafraîchit. On rejoint le dicton populaire qui disait : "La santé, c'est avoir les pieds chauds et la tête fraîche! " Tsuda présentait cela comme le but ultime du mouvement. Cela peut paraître bien dérisoire comme but ultime, mais qu'on ne s'y trompe pas : cette bonne répartition de l'énergie ne permettra pas seulement de ne pas avoir les pieds froids, elle aura des conséquences dans tous les secteurs de la vie, de la santé au sang-froid dans les situations difficiles, en passant par l'esprit de décision, la rapidité et l'efficacité dans l'exécution des tâches, une plus grande intuition et un moins grand décalage entre pensée et action. Vouloir réguler l'hypercérébralisation, si courante en Occident, sans régulariser la répartition de l'énergie dans la colonne vertébrale est illusoire.

Si la détection des anomalies est donc extrêmement affinée chez un organisme sensible, il en va de même pour le travail d'autorégulation qui s'ensuit. Celui-ci sera parfaitement adapté aux besoins spécifiques de chacun. Le type de réactions, leur durée, leur rythme et leur intensité varieront complètement d'une personne à l'autre et, chez la même personne, d'une séance à l'autre. Les mouvements spontanés pourront être doux ou d'une très grande intensité, lents ou rapides et, à un moment bien précis, ils s'arrêteront, signe que l'organisme a besoin de récupérer. Durant les séances suivantes, les choses ne se répèteront jamais exactement de la même façon. Un organisme qui a retrouvé sa sensibilité première sait mieux que personne ce qui lui convient.

La pratique du mouvement régénérateur - encore que le mot « pratique » prenne ici un sens un peu particulier, dans la mesure où le « pratiquant » ne fait rien ! - entraîne une resensibilisation générale de tout l'organisme. Plus sensible que les autres à l'anomalie, celui-ci sera plus prompt à la rectifier. Cela va à l'inverse du processus de désensibilisation qui est le fondement de la plupart  des interventions destinées à supprimer la douleur et l'inconfort.

Au niveau psychique, c'est la même chose. Le système involontaire de l'organisme, stimulé par les séances, cherchera à évacuer les résidus du passé qui l'encombrent. Pour cela, il va remonter à leur source, même si elle se situe dans la petite enfance. Cela rappelle dans le principe la démarche psychanalytique, à deux différences près : il n'y a aucun travail cérébral et on ne cherche même pas à régler quelque problème que ce soit. On laisse l'organisme agir à sa guise, sans aucune attente particulière. On est parfois surpris par la rapidité avec laquelle celui-ci peut de lui-même faire remonter à la surface, puis évacuer, des mémoires enfouies depuis parfois des décades. Le travail psychanalytique, s'il conserve bien sûr toute sa valeur, est beaucoup plus lent et ponctuel. Il est de plus beaucoup plus délicat dans sa mise en œuvre.

D'une manière générale, on constate que quand le psychisme retrouve ses capacités naturelles de réaction, il va y avoir un processus de « déconstruction », c'est-à dire de rejet de ce qui a été rajouté sur sa vraie nature. Cela englobe les marques laissées par l'éducation, le conditionnement social, les résidus de l'histoire personnelle, mais aussi cette « toile d'araignée » que notre esprit ne cesse de tisser pour se rassurer : habitudes, idées et valeurs auxquelles on s'identifie, direction donnée à sa vie, image de soi-même, retours sur le passé et projections dans l'avenir, etc...

On découvrira peu à peu, si on accepte de se livrer à la pratique du mouvement régénérateur et, plus largement, au « non-faire », que peu à peu les « peaux » qui étaient collées sur nous depuis parfois des dizaines d'années vont se décoller et révéler ainsi ce qu'elles sont : des protections devenues prison, des « grilles » qui structurent notre vie, nous rassurent mais nous limitent, des filtres qui déforment notre vision de la réalité sans que nous nous en rendions compte. Cette prise de conscience se fait spontanément, sans qu'on la recherche, elle n'a rien à voir avec une prise de conscience analytique. On se retrouve dans ces moments-là en contact direct avec sa réalité, « le nez sur ce que l'on est ». Ainsi, on peut « voir », tout soudain, que ce n'est pas nous qui sommes en train de réagir, mais notre père ou notre mère... Cette révélation dans l'instant, contrairement à une compréhension analytique, a un pouvoir de dissolution immédiate : quand le « rajouté » est perçu comme tel, il est « démasqué », et l'esprit, conscient de la fausseté de sa nature, s'en défait dans l'instant, de la même manière qu'une main posée sur une plaque électrique s'en retire aussitôt.

Cette période où les dysfonctionnements, qu'ils soient d'ordre physique ou psychique, se réveillent et se « révèlent », est appelée phase d'« hypersensibilisation » : l'organisme, retrouvant peu à peu sa sensibilité première, sent de nouveau ce qui ne va pas en lui. Les douleurs physiques ou les perturbations psychiques qui se manifestent à ce moment-là sont le signe de cette prise de conscience d'une anomalie. On ne s'étonnera donc pas de voir ressurgir des troubles que l'on pensait définitivement réglés, mais qui ne l'étaient pas vraiment, car sinon ils ne se manifesteraient plus. Cela peut aller d'une douleur à l'estomac où il y avait eu ulcère à une vieille blessure qui fait de nouveau mal ou à des douleurs dorsales ; de la résurgence de traumatismes psychiques parfois très anciens au retour d'angoisses que l'on pensait depuis longtemps dépassées. On pourra également avoir mal où l'on n'avait jamais eu mal auparavant, mais où les choses ne sont pas en ordre : douleurs dans le bas d'un dos à la cambrure excessive, soudain sentiment de fragilité face aux autres, etc...

Ces moments pénibles constituent un passage obligé dans la voie de la régularisation. Si l'organisme ne ressent pas l'anomalie, il n'y a pas de douleur, donc pas de signal d'alarme, et, du coup, pas de réaction.  Le bon fonctionnement de l'organisme est entravé par ces dysfonctionnements muets. Au niveau psychique, toute la conduite de la vie peut s'en trouver polluée. Jung disait : « Ce qui ne vient pas à la conscience revient sous forme de destin ». Autrement dit cela conditionne sans que l'on en ait conscience tout le cours de sa vie, d'une manière sclérosante et limitative.

Le retour à la surface de résidus du passé constitue le « purgatoire » qui permet de s'en défaire définitivement. C'est ce qui se produit durant la phase suivante, l'évacuation. Celle-ci survient parfois très soudainement. Un participant a souffert d'une très forte douleur au niveau d'une vertèbre qui l'a contraint à dormir assis, calé contre des coussins, pendant plusieurs nuits. A un moment donné, il a senti quelque chose qui remontait dans sa colonne vertébrale, s'arrêtait sur la zone douloureuse, et la douleur a instantanément disparu. Il avait même du mal à se la rappeler. Au niveau psychique, on assiste souvent au même phénomène. C'est parfois quand le problème apparaît plus fort que jamais - et qu'on commence même à désespérer qu'il s'en aille un jour - qu'il se dissout dans l'instant. C'est un phénomène qui surprend toujours.

Le corps et l'esprit vont donc évacuer petit à petit ce qui les encombre. C'est ce que Tsuda appelait « la voie du dépouillement ». Cela aura un profond retentissement sur tous les secteurs de la vie.

Au niveau physique, on assiste parfois à des réajustements assez étonnants. Une personne qui souffrait depuis quarante ans d'un mal de dos devenu chronique a senti d'abord, lors d'une de ses premières séances, une vertèbre bouger, avec un craquement d'os frottant l'un sur l'autre. Après vingt-quatre heures de fortes nausées qui l'ont contrainte à une diète complète, elle a vécu, selon ses propres termes, « un mois de paradis », sans aucune douleur. La régularisation n'était pas terminée pour autant, mais un an après, elle ne sent plus rien. Cette expérience lui a redonné confiance dans les capacités de son organisme et depuis, elle refuse toute manipulation.

Il convient de noter, à ce stade, que même si les capacités d'autorégulation de l'organisme dépassent parfois ce que l'on peut imaginer, elles ont néanmoins des limites, notamment quand l'organisme est trop désensibilisé ou que les symptômes sont trop avancés. Une personne venue faire un stage intensif pour tenter de traiter un problème de nécrose des os des hanches n'a pas pu échapper à l'opération. Malgré le déclenchement de fortes réactions au bout de quelques séances, avec notamment l'apparition encourageante de crampes dans les zones concernées (les crampes sont un symptôme d'expression de tensions internes), le corps n'a évidemment pas pu ressusciter ce qui était mort. 

La régularisation au niveau physique touchera l'ensemble du fonctionnement corporel. Ainsi, sans que l'on fasse rien pour cela, sinon donner libre cours à la sagesse de son organisme au cours des séances, on constatera que la souplesse revient. J'en ai fait personnellement l'expérience quand, au moment où j'ai découvert le mouvement régénérateur, je poursuivais en parallèle ma pratique du hatha-yoga. J'ai été très surpris de constater en prenant mes postures habituelles que j'avais gagné en souplesse. On assiste également à un déplacement de la respiration, qui peu à peu vient se placer dans le ventre, en même temps que le centre de gravité retrouve sa place normale, trois doigts au-dessous du nombril, siège du fameux « tanden » ou « hara ».

Cet assouplissement spontané, la meilleure répartition de l'énergie dans le corps et l'abaissement conjoint de la respiration et du centre de gravité auront un profond impact sur la gestuelle. Le dos retrouvera de lui-même une rectitude sans raideur, le geste sera spontanément juste, il partira des hanches, les épaules basses. Le mouvement retrouvera une adéquation gracieuse aux besoins du moment, comme l'évitement d'un obstacle, ou l'adaptation à toute autre situation inhabituelle. Toutes les pratiques basées sur le geste en seront transformées. Les danseurs ou les pratiquants de Taï Chi Chuan sont parfois étonnés de ne plus reconnaître le positionnement de leur bassin après quelque temps de pratique.

A signaler qu'au niveau gestuel, il y a une très grande différence entre justesse spontanée et justesse apprise. On peut adopter une posture très droite et équilibrée pendant l'exercice d'une pratique. Celle-ci pourra même devenir une seconde nature et se maintenir tout au long du quotidien. Dans les séances de mouvement régénérateur, on reconnaît souvent les personnes qui sont engagées dans une pratique à leur dos parfaitement droit, leur posture très équilibrée, parfois avec un rien de raideur dans la pose. Au bout d'un certain temps, ce bel « habit de lumière » est rejeté par l'organisme, car pour lui c'est une pièce rapportée. La personne retrouve alors sa vraie posture, souvent beaucoup moins « belle », mais c'est la sienne. A partir de là, le corps va travailler de lui-même à sa rectification et, au bout d'un certain temps, le dos va effectivement se redresser, les épaules s'abaisser. Sans qu'on ait à s'en soucier, la posture sera spontanément juste, quelles que soient les circonstances, comme celle d'un animal. Et là, elle ne présentera plus la moindre raideur. On a tendance à oublier que cette justesse posturale, tout comme la détente et la santé, sont des choses naturelles. On le redécouvre quand le travail spontané du corps a déblayé ce qui les entravait.

Cela ne veut pas dire bien sûr qu'il faille rejeter tout apprentissage, ce qui constituerait un réel appauvrissement. Mais si le terrain n'a pas été auparavant réajusté, des milliers d'heures de pratique ne pourront jamais compenser ce handicap. Il est dommage  de déployer de tels efforts pour arriver à un résultat qui ne sera jamais vraiment satisfaisant tant que la respiration n'aura pas franchi la barrière du diaphragme, que le haut du dos sera chargé et les hanches raides. Noguchi disait que si l'on veut pratiquer les arts martiaux, la calligraphie ou le tir à l'arc, il faut commencer par réajuster le terrain, sinon on risque de passer complètement à côté. Cela n'est pas valable que pour les disciplines japonaises.

Au niveau psychique, l'organisme montre qu'il est capable d'aller déterrer des résidus enfouis depuis parfois plusieurs décades et de les évacuer. Tsuda disait que cela pouvait remonter jusqu'à la naissance. Parmi les témoignages que j'ai pu recueillir auprès de participants, celui d'une femme qui avait subi un inceste dans son enfance est particulièrement éloquent. Dès les premières séances, d'une grande violence, elle a ressenti physiquement l'agression qu'elle avait subie un quarantaine d'années auparavant, puis elle a vu le visage de son agresseur qui était resté jusque-là caché, malgré le recours à la psychanalyse et à d'autres techniques thérapeutiques. A la suite des séances, elle a commencé à revivre, libérée progressivement de ce lourd fardeau qui avait jusqu'alors pollué chacune de ses journées.

On touche ici du doigt le lien qui existe entre corps et esprit. Il arrive ainsi qu'au cours des séances des participants soient secoués de forts rots. L'un d'entre eux nous confiait avoir évacué les reliquats d'un deuil à ce moment-là ; pour un autre, c'étaient des tensions liées à sa vie de couple. L'expression « garder sur le ventre » prend ici tout son sens. « En avoir plein le dos », de la même façon, n'est pas qu'une image : effectivement, on constate, au fur et à mesure de la pratique, que les dos « se vident » en même temps que les mémoires psychiques sont évacuées. On vide son « sac à dos »...

On peut assister à la remontée d'émotions ou d'angoisses très anciennes, comme cet homme de soixante-cinq ans qui, après quelques mois de pratique, a eu la surprise de revivre pendant une nuit la peur panique du noir qui le terrorisait dans son enfance. La nuit suivante, elle s'est manifestée de nouveau, mais avec une intensité moindre, et ensuite elle n'est plus réapparue. Ces traumatismes anciens ne s'étaient pas exprimés complètement, ils étaient restés « enkystés » au fond du psychisme. Quand l'organisme se réactive, ils reviennent tout naturellement à la surface pour ensuite disparaître. La boucle est alors vraiment bouclée.

Ce grand nettoyage de la personne rendra à l'organisme sa sensibilité et sa réactivité originelles. Ce sont les deux piliers du véritable équilibre physique et mental. Un organisme réajusté offrira un terrain moins propice aux affections graves. Par contre, il aura fréquemment de « petites misères » qu'il traitera sur le champ. Du coup, celles-ci n'auront pas le temps de se développer et de dégénérer en des affections plus graves. Les réactions seront beaucoup plus rapides et vives face aux perturbations extérieures ou intérieures : on rejettera spontanément un aliment avarié, on s'adaptera rapidement à la chaleur et au froid, l'organisme réagira avec force à une attaque virale, il déclenchera soupirs et bâillements pour éliminer les tensions passagères, etc... 

Même chose pour l'esprit, qui maintiendra son équilibre au fil des journées en détectant toute pression dépassant les limites de ce qu'il peut supporter (sensibilité), et en réagissant, vigoureusement si besoin est, pour la faire cesser (réactivité). Cela sera « plus fort que soi », même si l'on est d'un tempérament plutôt passif ou timoré. On ne pourra plus « prendre sur soi », « garder  sur le ventre » et, du coup, on ne sera plus sujet aux ulcères d'estomac et autres troubles psychosomatiques.

 S'il n'y a pas moyen d'agir sur la cause du problème, l'esprit mobilisera une autre de ses capacités de protection, comparable à celle d'un fusible : ses circuits de sécurité intérieurs provoqueront une coupure soudaine en cas de tension trop forte. Il arrive ainsi que quelques minutes seulement après un paroxysme d'angoisse, l'esprit se sente tout à coup libéré, sans aucune trace en lui de ce qui l'obsédait quelques instants auparavant. C'est à ce moment-là que l'on se rend compte que les solutions vers lesquelles on se tournait pour tenter d'échapper au problème appartiennent, en fait, au même champ que le problème lui-même. Là, c'est différent, on n'a pas trouvé de « solution », simplement le problème n'est plus là !

On pourra découvrir également que la véritable solution à nos problèmes peut se situer sur un autre plan que celui auquel nous sommes accoutumés. L'esprit conscient cherche toujours, dans la mesure du moins où il a conservé des capacités de réaction, une solution pour sortir de ce qui est source de douleur pour lui. Quand il n'est pas possible d'agir sur la cause du problème, il cherchera à positiver, à se « changer les idées », à tenter d'oublier en se plongeant dans l'activité ou en rentrant dans un système de pensée qui lui donne une autre raison de vivre et d'espérer.

 Cette recherche de solutions peut paraître indispensable, sous peine de sombrer dans la dépression : « Il faut réagir ! ». Et l'on trouvera effectivement des moyens, plus ou moins efficaces selon les circonstances, pour atténuer la douleur ou la faire oublier momentanément. Mais elle sera toujours là, prête à resurgir dès qu'on baisse la garde. La véritable solution ne peut être apportée que par le psychisme lui-même, à condition bien sûr qu'il ait retrouvé sa réactivité première. Il ressentira alors plus fortement que les autres une douleur ou une angoisse, mais il réagira aussi beaucoup plus rapidement et efficacement pour s'en défaire.

 La pratique du mouvement régénérateur, en libérant les réactions spontanées de l'organisme, engendre naturellement ce type de réactions qui dépassent toute logique. Pour qu'elles se produisent, il faut en effet que le moindre sentiment et la moindre pensée puissent s'exprimer en toute liberté, que les problèmes puissent dévoiler toutes leurs ramifications, sinon l'esprit n'en percevra pas la dangerosité et ne réagira pas. Je me souviens du seul conseil que je m'étais permis de donner à un ami en grande détresse après que sa femme l'ait quitté. Je l'avais encouragé à laisser s'exprimer tout ce qui passait dans son esprit, à laisser se dérouler toutes les circonvolutions de sa pensée, avec toutes leurs contradictions. Je pense qu'il a profité de ce conseil, mais aussi de la confiance qui était la mienne quant à la capacité du psychisme à rétablir de lui-même son équilibre. Il y a eu des hauts et des bas, des accalmies et des rechutes, mais au bout du compte, il s'en est sorti beaucoup plus vite qu'il ne l'aurait imaginé.

Les rêves sont une autre manifestation de cette intelligence instinctive qui veille à notre sauvegarde. A la suite de la pratique, ils retrouveront eux aussi toute leur puissance, la resensibilisation s'effectuant à ce niveau-là aussi. Je me souviens de la remarque que m'avait faite le psychanalyste jungien avec lequel j'avais commencé une analyse : « Normalement, il faut trois séances par semaine, mais avec vous, une seule suffira ». Effectivement, mon esprit, affûté sans doute par les années de pratique que j'avais déjà derrière moi, a réagi immédiatement et très fort au stimulus des entretiens.

Ces rêves pourront s'avérer les conseillers les plus fiables dans des situations de vie où il est difficile d'y voir clair avec son seul regard conscient. Il n'est pas rare avec un psychisme vif de percevoir le sens profond d'une situation la nuit même après qu'un événement se soit produit. L'esprit conscient peut se tromper dans son analyse, le rêve non. Si l'on garde un constant souci d'objectivité dans son décryptage, il peut nous révéler le « dessous des cartes » qui nous avait échappé. Je me souviens en avoir fait l'expérience lors d'une visite chez une personne qui m'avait accueilli très chaleureusement en apparence. La nuit suivante, je rêvai qu'elle m'avait coupé les mains (l'outil de travail) et empoisonné... La suite révéla qu'effectivement, sous des dehors amicaux, elle était animée de sentiments qui l'étaient beaucoup moins. Le psychisme profond avait perçu dès les premières heures ce qui allait mettre beaucoup plus de temps à se manifester dans les faits.

Cette sensibilité nouvelle se manifestera aussi pendant la journée, avec une intensification des sensations, qui retrouveront leur juste place à côté de la pensée réflexive. La sensibilité esthétique s'aiguisera, en même temps qu'une perception immédiate et globale des personnes, des situations et même des lieux. Au niveau des actes, il arrivera qu'au terme d'une réflexion, alors que l'on était décidé à agir d'une certaine manière, on soit stoppé par la sensation que « ça ne va pas ». Sans qu'on puisse l'expliquer, on sait alors d'une manière absolue qu'il ne faut pas aller dans la direction qui nous avait pourtant semblé la bonne. Plus le travail de réajustement avance, plus ces sensations venues de nulle part prendront de la force. Elles finiront par devenir une composante majeure dans la conduite de toute la vie.

Il convient bien entendu d'être prudent dès que l'on parle de se fier à ses sensations. L'esprit humain est complexe. Sa partie consciente est très souvent manipulée par l'inconscient personnel. Mais il existe au fond de nous un autre inconscient qui est indépendant de notre histoire. C'est une des manifestations de l'énergie universelle dont nous parlions plus haut. C'est à lui que l'on peut se fier, et non pas à notre « petit inconscient » capable de nous faire « prendre des vessies pour des lanternes ». La frontière entre les deux n'étant jamais évidente à distinguer, il faut rester très vigilant vis-à-vis de soi-même, sinon on court le risque de justifier n'importe quelle impulsion incontrôlée, et de prendre pour l'expression d'une « voix divine » ce qui n'est que celle de ses désirs ou de ses peurs...

Cela dit, il est incontestable que le nettoyage en profondeur généré par la pratique du mouvement régénérateur favorise grandement l'expression d'une perception « autre ». A noter que celle-ci peut être réactive et générer une action qui jaillit avant qu'il y ait eu pensée. Ces réactions sans pensée préalable peuvent être particulièrement étonnantes dans des situations de crise. On constate alors qu'à travers soi peut s'exprimer une force d'une intelligence et d'une efficacité bien supérieures aux siennes propres, capable de jouer avec la plus grande finesse de tous les instruments de la communication : parole, silence, hauteur de la voix, tonalité, regard, etc... C'est bien nous qui parlons et agissons alors, mais guidés par quelque chose qui nous dépasse.

C'est à ses fruits qu'on  juge l'arbre, c'est aux résultats par rapport à un problème délicat que l'on pourra dire si c'est effectivement cette autre intelligence qui s'est exprimée ou tout bêtement nos impulsions personnelles, qui, elles non plus, ne sont pas dirigées par la pensée... J'ai eu l'occasion d'expérimenter bien involontairement la pertinence et la puissance de ce mode de fonctionnement lors d'une situation familiale particulièrement épineuse et a priori inextricable. Peut-être est-ce justement le caractère extrêmement délicat de la situation qui a permis à « autre chose » de se mettre en action, l'esprit conscient ayant rendu les armes devant l'impossibilité de la tâche. En tout cas, je me suis « vu » agir avec une finesse et une pertinence que je ne me connaissais pas. Du coup, rien ne s'est passé comme ce que l'on aurait pu prévoir. Les autres acteurs de la scène eux-mêmes ne réagissaient plus selon leur mode de fonctionnement habituel, les schémas de communication et les masques avaient été comme balayés par un énorme souffle. De ce fait, il a pu se dire des choses qui normalement n'auraient jamais pu l'être. Une des personnes présentes m'a dit après coup : « Je ne sais pas comment tu as fait !... » Je lui ai répondu : « Moi non plus ! », et c'était la pure vérité ! Je me souviens m'être fait la réflexion à la suite de cet épisode que si le mouvement régénérateur ne m'avait apporté « que » cela, je n'avais pas perdu mon temps avec toutes ces années de pratique.

Sans prétendre avoir atteint le niveau de ce mystique chrétien qui disait : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est Dieu qui vit en moi », on peut cependant être étonné quand, à travers soi, s'expriment des capacités qui nous dépassent complètement. Le mystique en question semblait avoir atteint, lui, le sommet du dépouillement, quand il n'y a plus que « l'autre voix » qui s'exprime. La vraie spiritualité est peut-être là, non dans la recherche d'un « ailleurs » plus élevé que notre quotidien - recherche qui peut n'être qu'un subtil désir d'évasion généré par l'ego lui-même -, mais dans l'accès à un autre niveau de perception et de fonctionnement s'installant tout naturellement parce que l'on est devenu plus transparent, moins entravé par ses conditionnements personnels.

 Cela remet en cause la manière de procéder de la plupart des religions établies et des philosophies ou morales basées sur l'observance de règles. Suivre une « règle de vie » - qu'elle soit philosophique, religieuse, basée sur un code, un souci de cohérence personnelle, le respect d'une tradition ou quelque autre principe que ce soit - peut certes générer des modifications importantes, voire même radicales, du comportement extérieur, mais cela ne saurait en aucun cas purifier ce qui est au fond de l'esprit. Pis encore, en empêchant des tendances égoïstes de s'exprimer, on risque de les renforcer, en créant un effet « cocotte-minute », et la volonté mise en œuvre risque de « muscler » encore plus cet ego dont on cherche à se défaire.

 Cela remet en cause également certaines techniques ayant pour objectif cette dissolution de l'ego. On peut, par des exercices, arriver à un certaine sérénité, un certain silence intérieur, on peut connaître des états psychiques qui dépassent le niveau habituel de conscience, mais qu'en est-il du centre, du « je » central ? La question est là : qui est-ce qui cherche à se défaire de l'ego, qui est-ce qui souhaite se libérer ? Une petite phrase de Krishnamurti me paraît à ce sujet particulièrement pertinente. A un homme qui lui disait s'être détaché de tout, biens, famille, travail, il répondit : « Avez-vous aussi quitté le désir de vous libérer ? ». A méditer...

Le « non-faire » n'est ni une discipline, ni une voie : il apparaît quand, au contraire, il n'y a plus ni recherche ni attente, et on ne peut savoir à l'avance où il nous mènera. La conduite de sa vie, ses propres réactions et décisions deviendront de plus en plus imprévisibles, même pour soi-même. Quand celles-ci sont le produit du caractère, des habitudes ou des idées, on peut souvent les prévoir à l'avance. Quand elles ne sont plus basées sur du « connu », qu'elles surgissent dans l'instant en réponse à une situation, elles deviennent complètement imprévisibles, car inédites. Leur auteur lui-même ignore alors pourquoi il agit ainsi. Tout au plus pourra-t-il, après coup, chercher à comprendre ce qui a pu provoquer cette réaction dont la force peut parfois l'étonner lui-même. Ces actions obéissent à des valeurs inconscientes et non formulées qui ne sont en aucun cas dépendantes d'une culture, d'idées ou de données personnelles. Elles s'expriment directement, sans le passage par la pensée, et constituent une surprise pour celui-là même qui en est « l'auteur ». Cela ne les empêche pas d'être d'une absolue et indestructible cohérence, car elles sont l'expression de quelque chose d'intemporel et d'impersonnel, implanté au fond de la nature humaine. Pour que cette cohérence puisse s'exprimer, il faut au préalable accepter sa propre incohérence et ne pas chercher à l'éradiquer par un dirigisme qui ne fait que mettre sous le boisseau d'autres pulsions auxquelles on refuse la parole. Ce n'est qu'en acceptant ses propres contradictions qu'on a une chance de les dépasser et de s'ouvrir à ces réactions qui ne nous appartiennent pas.

Celles-ci peuvent aller à l'encontre de l'« humeur » du moment, voire de la décision que l'on vient de prendre. Ce n'est plus le « petit moi » qui est alors aux commandes. Cela concerne tous les niveaux de la vie, aussi bien intérieurs que matériels. Ainsi on ne pourra plus laisser continuer à traîner derrière soi un « chapelet » de décisions non prises. Au niveau pratique, quelqu'un de pas spécialement ordonné pourra se retrouver en train de ranger et de nettoyer son intérieur, sans en avoir pris la décision. Il pourra même ressentir ce besoin que les choses soient nettes en dehors de chez lui, enlevant spontanément un caillou sur le chemin ou remettant à sa place un livre de guingois dans un rayon de librairie...

Là encore, il convient d'être prudent, car ce type de comportement peut avoir d'autres moteurs. On peut suivre une règle qui dit qu'il ne faut pas laisser traîner les chosesou qu'il faut être propre et ordonné. Le besoin compulsif d'ordre et de propreté peut également relever d'un besoin psychique personnel qui n'a rien à voir avec cette action sans pensée dont nous parlons ici. Mais quand ce besoin se manifeste chez quelqu'un qui n'était jusqu'alors pas connu pour être un fanatique de l'ordre, on peut y voir le signe que le raccordement à une autre énergie commence à s'opérer. En tout cas, cela peut en être un symptôme.

Quand cette autre voix commence à s'exprimer plus librement, c'est une nouvelle dimension qui s'ouvre, une tout autre manière de conduire sa vie. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que l'on ne se servira plus de sa réflexion, mais celle-ci ne pourra plus ignorer cette voix intérieure. Cela ne veut pas dire non plus que l'on va devenir passif, attendant qu'une volonté divine se manifeste. Au contraire, on aura du mal à ne pas faire une chose qui « doit être faite », ni à s'arrêter avant de l'avoir menée à son terme.

Ce changement ne se manifeste pas seulement au niveau des actes, mais également dans le rapport aux autres. Certaines personnes ayant un contact assez difficile avec leur entourage commencent à s'ouvrir après quelque temps de pratique. D'une manière générale, la barrière entre soi et les autres aura tendance à tomber. On pourra avoir l'impression de « connaître » quelqu'un quand bien même c'est la première fois qu'on le rencontre. Comme l'avait dit à sa maman une petite fille avec qui j'avais échangé un regard dans un grand magasin : « Maman, le monsieur, je le connais ! ». Sa maman m'avait demandé si j'avais un enfant à la maternelle moi aussi... Une familiarité spontanée s'établira très vite avec de parfaits inconnus. Mes amis parfois me demandent, après que j'aie parlé à une personne de rencontre :
 « Tu le connais ? ». La frontière entre soi-même et les autres devient plus perméable. On rira du coup spontanément du rire joyeux d'un jeune couple croisé dans la rue ou on ressentira l'humidité avec le S.D.F sous son sac de couchage un jour de pluie.

Au cours des séances, on pourra faire l'expérience de cette fusion avec l'autre à l'occasion du « yuki ». Dans cet exercice, on place la main sur le dos de son partenaire et on expire mentalement à travers elle. Si elle est bien sensibilisée - et que l'esprit n'est pas trop encombré - elle viendra se placer d'elle-même exactement au bon endroit, où le besoin s'en fait sentir. Il pourra y avoir également apparition d'images en rapport avec le vécu de la personne placée devant soi. Tout cela devient d'une totale évidence dès lors que l'esprit se vide peu à peu de ce qui l'encombre et que le corps retrouve sa sensibilité première. La distance avec les autres et avec ce qui nous entoure fond peu à peu. Le monde, pour reprendre l'expression de Tsuda, commence effectivement à devenir « une grande famille ».

Bien sûr, le « moi » n'en disparaît pas pour autant et il continuera à s'exprimer lui aussi. Il ne sera d'ailleurs pas toujours facile de savoir si c'est lui qui parle ou « l'autre voix ». L'esprit est malin et pour défendre ses constructions, il est tout à fait capable de nous fournir des alibis présentant tous les traits de la plus pure objectivité... On croit parfois, en son âme et conscience, agir d'une manière juste, alors que l'on est en fait manipulé par ses peurs et ses résistances. J'ai rencontré des personnes qui abandonnaient la pratique du mouvement régénérateur au moment où leur esprit prenait conscience que toutes ses petites constructions étaient mises en danger. Ce n'est évidemment pas la raison qu'elles donnaient quand elles expliquaient leur décision...  D'autres arrêtent quand elles sentent qu'elles vont perdre leurs problèmes. Ce n'est pas aussi paradoxal qu'il peut y paraître car, mine de rien, ces problèmes structurent notre vie, ils sont des points de repère. Par contre, comme pour toutes nos structures internes, quand ils ont été évacués, on se rend compte que l'on n'a absolument pas besoin de toutes ces constructions auxquelles on s'accrochait. C'est alors que le paysage intérieur commence à s'ouvrir et la respiration à s'approfondir.

C'est la voie du dépouillement, on ne rajoute rien, ce qui est en trop s'en va. On ne peut d'ailleurs pas savoir à l'avance ce qui est « en trop » et ce qui ne l'est pas, mais notre « intelligence instinctive », elle, le sait, aussi bien pour notre corps que pour notre esprit. On peut lui faire confiance. Si on accepte de la laisser œuvrer, on ne sait pas où cela nous mènera, mais ce dont on peut être sûr, c'est que ce sera « juste », à condition bien sûr de ne pas interférer, ni à l'intérieur des séances, ni en dehors, ni consciemment, ni inconsciemment.

Au cours des séances, il est relativement facile de « ne rien faire », de s'abandonner. Dans la vie de tous les jours, avec l'interaction continuelle entre notre pensée et cette voix plus profonde, c'est beaucoup plus délicat. Comme on ne peut savoir de manière absolue « qui parle » en nous, il conviendra d'être prudent, sachant que notre esprit est très habile quand il s'agit de défendre son territoire. En même temps, on sera bien obligé de constater que certaines de nos perceptions et de nos réactions ne sont visiblement pas du fait de notre « moi » connu, car elles ne correspondent en rien à nos schémas de fonctionnement habituels. Tout en gardant la plus profonde modestie - et la remontée à la surface de ce qui était caché sous nos « tapis intérieurs » ne peut que pousser à l'humilité...-  on pourra constater que dans telle ou telle circonstance, effectivement, à travers nous s'est exprimé quelque chose qui nous dépasse.

Cela n'empêchera pas qu'à d'autres moments on sera toujours pris dans les réactions répétitives de son ego... Comme me le disait un proche qui me connaît depuis très longtemps : « En toi, il y a des choses qui ont complètement changé, ...et d'autres pas ! ». C'est la réalité, on ne peut que l'accepter, en se disant qu'à part s'ouvrir à la perpétuelle remise en question qu'entraîne la confrontation à la vie, on ne peut pas y faire grand-chose. Toute recherche de solutions pour en sortir ne pourrait conduire en effet qu'à un renforcement de son écorce.

C'est tout cela, le « non-faire », une attitude beaucoup plus exigeante que ce que le mot pourrait laisser entendre a priori. Mais si l'on ouvre la porte à ce grand nettoyage du corps et de l'esprit, tout commencera à changer, les réactions physiques, le paysage intérieur, le rapport aux autres et la conduite de sa vie.

La vie elle-même commencera à changer.