Danse avec les louves

Il n'y a pas d'immédiateté dans la musique de Denis Emonet. Il faut le temps de contourner les références qui pourraient faire obstacle, surgir d'analogies, souffrir de rapprochements rapides : Andalousie, Maghreb, Asie, Amériques, Antilles. Et même Satie ou Pierre Loti. Sa musique est brune.

Et c'est encore ce motif ancien autour duquel il broderait des paysages, des espaces. Des territoires de mémoire conquis par le voyageur immobile qui n'a que ses doigts pour gratter les cordes, comme on gratte l'écorce de toute chose pour en faire jaillir le secret.

On entre alors dans des cabanes abandonnées où gisent des éclats de miroirs et un peigne noir sur lequel s'accrochent quelques cheveux fous. Reliquats d'histoire, musique tout en intimité et répétition, pincement aigu de cordes, arpèges, basse continue. Un vent faible, un battement de cœur, toujours, au sein de la guitare.

C'est un appel lancinant, un murmure de flammes entretenues dans la nuit profonde. Un écho, un thème ancien, une danse avec les louves, une lutte continue contre ce qui fige, sclérose, réduit.

La musique de Denis Emonet force celui qui l'écoute à contempler le monde avec un peu de philosophie : il rend ainsi le temps au temps et fait fleurir des fleurs étranges dans le jardin des hommes qui regardent depuis leurs cavernes courir les flots du Grand Torrent.

Frédérique Bellet-Morel